M. Colloghan

samedi 28 janvier 2012

Coopératives de logement en Uruguay : une réponse pour les « sans terre urbains »

Cet article a été initialement rédigé pour le site de l'Association pour l'Autogestion.


Par Richard Neuville
Au pays des gauchos, le mouvement coopératif est important et présent dans tous les secteurs de l’économie. Il est de coutume de dire que l’Uruguay vit au rythme du grand voisin argentin (dictatures, crises économiques, etc.). D’ailleurs, quand survient la crise de 2002, les effets sont comparables et un mouvement de récupérations d’entreprises par les travailleurs s’amorce. Mais le pays n’en possède pas moins des particularités et se caractérise notamment par l’existence d’un puissant mouvement de coopératives de logement résultant des luttes des « Sans terre urbains » engagées dès le milieu des années 60 et la conquête d’un cadre légal favorable.
Le cadre légal et juridique

Le mouvement des coopératives de logement est intimement lié à l’histoire politique du pays. C’est en 1966 que les premières coopératives de logement apparaissent à l’intérieur du pays, à partir de trois expériences promues par le Centre coopératif uruguayen. En 1968, le Parlement adopte la loi national du logement, qui établit un cadre juridique pour la promotion de programmes de logement social, à travers deux modalités de gestion (l’aide mutuelle “ayuda mutua” ou l’épargne préalable “ahoro previo”) et deux statuts (les coopératives d’usagers “usuarios” ou de propriétaires “propietario”). Après la promulgation de cette loi, deux fédérations voyent rapidement le jour : la Fédération de coopératives de logement d'usagers par épargne préalable (FECOVI) et surtout la Fédération des coopératives de logements d'usagers par aide mutuelle (FUCVAM). Nous nous intéresserons plus particulièrement à cette dernière, du fait de sa taille, de son caractère de contre-pouvoir et de son fonctionnement autogestionnaire affirmé. La Plénière de coopératives de propriétaires et d'ensembles de logements (COVIPRI-CH) est quant à elle créée bien plus tard, en 2001.

Trois vagues de mobilisations

Entre 1970 et 1972, plus de 40% des dotations publiques pour le logement sont attribuées au mouvement coopératif et 150 coopératives naissent pendant cette période. La dictature militaire (1973-1985) va freiner le développement des coopératives en les réprimant fortement et en tentant de les transformer en propriété individuelle. Avec le retour de la démocratie, les installations urbaines illégales se multiplient et, en 1989 après l’élection de Tabaré Vazquez du Frente Amplio à la mairie de Montevideo, une négociation s’engage avec le mouvement des coopératives de logement pour répertorier les terres. Au cours de la décennie 90, 250 coopératives accèdent à la terre et une partie d’entre elles commence la construction de logements. Parallèlement, la FUCVAM engage une vague de mobilisations en procédant notamment à l’occupation des ministères de l’Habitat et de l’Économie et de terrains disponibles ou désaffectés. Les occupations de 1989 constituent un tournant pour le mouvement, les « sans terre urbains » apparaissent sur le devant de la scène et deviennent plus visibles.

La troisième vague de mobilisations se développe en 2006, peu après la victoire du Frente Amplio au niveau de l’Etat fin 2004. Une centaine de groupes coopératifs de lutte pour la terre se constitue pour dénoncer la politique du logement après une décennie d’ajustement structurel et la crise de 2002. En octobre 2006, ils décident d’occuper un terrain de l’entreprise publique des chemins de fer abandonné depuis 40 ans. Ils obtiennent vingt terrains et quarante coopératives s’y installent.

Mais, à l’image du Mouvement des paysans sans terre (MST) au Brésil, le mouvement est également confronté à la répression sous un gouvernement de gauche. En 2007, le Parlement approuve même une loi qui renforce davantage l’appareil répressif contre les occupations de terres. Cela ne décourage nullement la FUCVAM qui, en compagnie de travailleurs ruraux (les coupeurs de canne à sucre du Nord), occupent un terrain de 32 hectares à Montevideo et organise des marches en juillet 2007 pour dénoncer la criminalisation des occupations. A travers ces actions, la FUCVAM entend dénoncer le modèle économique, le non respect des engagements du gouvernement en termes de constructions de logements et l’absence de gestion de l’émigration rurale.

A partir de 2009 et l’élection à la présidence de José « Pepe » Mujica, les tensions s’apaisent mais le problème du logement social reste patent et n’est toujours pas une priorité du gouvernement uruguayen. Dans ce contexte, les fédérations de coopératives de logement jouent un rôle décisif à travers les apports logistique, juridique, technique et politique qu’elles fournissent aux travailleur-se-s qui s’organisent en coopératives en vue d’accéder à un logement digne. De son coté, le Syndicat Unique des Travailleurs (PIT-CNT) crée également des coopératives de logements pour ses membres. Depuis une décennie, la FUCVAM développe des actions de solidarité et promeut le modèle uruguayen au Paraguay, en Bolivie, au Guatemala, au Salvador, au Honduras, au Nicaragua et tout récemment avec Cuba et dans l’Etat espagnol où de nombreux propriétaires sont expulsés par les banques.


La Fédération des coopératives de logements d'usagers par aide mutuelle (FUCVAM)

La FUCVAM est la principale et la plus active organisation sociale uruguayenne dans le champ du logement populaire et du développement urbain. Elle a été créée en 1970 à Isla Mala (à l’intérieur du pays). Elle fédère plus de 490 coopératives de base et les accompagne dans les différentes étapes de leur développement : projet, construction et gestion. Elle est implantée dans pratiquement l’ensemble des villes du pays. Elle regroupe 25 000 familles de bas et moyens revenus, représentatives d’un large segment de travailleurs-ses d’origines diverses. Les coopératives sont composées majoritairement par des secteurs ouvriers industriels, des travailleur-se-s des services et des employé-e-s du secteur public avec un niveau élevé de syndicalisation. Avec la libéralisation et la précarisation de l’emploi, qui affecte l’Uruguay depuis une décennie, plusieurs coopératives composées majoritairement de travailleurs du « secteur informel » de l’économie ont émergé parallèlement à la création de nouvelles coopératives dites « traditionnelles » dans les branches et les syndicats.

Les coopératives par aide mutuelle reposent sur une participation active des associé-e-s aux tâches pour la construction des logements : 80 heures mensuelles de main d’œuvre solidaire, essentiellement des tâches de manœuvre, et fournissent le personnel qualifié. Cet apport d’aide mutuelle ajouté à ceux de la coopérative correspond à 15 % de la valeur maximale de la construction. Les 85 % restant sont couverts par le Fonds national du logement et de l’urbanisation (FNVU).

La taille des coopératives d’usager-ère-s ou de propriétaires est comprise entre dix et deux cents associé-e-s, tel que définit par la loi. La coopérative administre la propriété collective et les membres en sont les usager-e-s. Ceux-ci possèdent un droit d'usage qu'ils peuvent revendre à la coopérative en cas de départ ou transmettre en héritage à des membres de leur famille. En contrepartie de ce droit d'usage, les coopérateurs s'acquittent d'une redevance mensuelle à la coopérative.

Le modèle développé depuis quarante années de lutte par la FUCVAM vise à assurer un logement digne aux coopérateurs et repose sur quatre principes intangibles : l’aide mutuelle, l’autogestion, la démocratie directe et la propriété collective.

- L’aide mutuelle : si l’auto-construction représente 15 % de la valeur totale de la construction, elle permet en fait une économie bien supérieure, de l’ordre de 30 à 40 % moins cher, du fait de l’absence de coûts de main d’œuvre et d’intermédiaires. Elle permet surtout une mutualisation et de fédérer les groupes d’habitants.
- L’autogestion : elle est l’outil qui permet l’utilisation la plus adéquate des moyens et développe dans la conscience des travailleur-se-s leur capacité à transformer leur qualité de vie.
- La démocratie directe : les membres participent directement au processus de prise de décisions politiques, la représentation est limitée et ne peut s’exercer que dans le strict respect des décisions adoptées.
- La propriété collective : la coopérative est propriétaire du sol et du bâti, les coopérateurs en sont les usagers par le biais du capital social détenu.

La FUCVAM dispose d’un centre de formation, d’équipements sportifs, de résidences universitaires, de colonies de vacances, de bibliothèques, de garderies, de cliniques et développe de nombreuses actions d’éducation populaire. Signe de sa vitalité, lors de la dernière assemblée générale (les 26 et 27 novembre 2011), elle a intégré cinquante nouvelles coopératives.

Richard Neuville
Sources
Eva Chacón y Fiorella Russo, « Cooperativas de vivienda en Uruguay : Una respuesta habitacional para los sin tierra urbanos », publié le 16 décembre 2011 :
Audrey GOLLUCCIO, « Coopératives d'habitants à l'étranger », Fiche Uruguay, HABICOOP – Mars 2011. http://www.habicoop.fr/IMG/pdf/Fiche_Uruguay.pdf
Raúl Zibechi, « Coopératives de logement en Uruguay : les sans terre urbains », article publié article publié sur le site internet du RISAL, 2007 le 21 septembre 2007 :
Site de la FUCVAM : ¿Que es FUCVAM?
Cooperativismo de vivienda

Pour en savoir plus 
les sites des trois principales fédérations de coopératives de logement :

Quelques repères sur l’Uruguay
Nom officiel : République Orientale de l’Uruguay.
Frontières : Avec l’Argentine et le Brésil.
Population : 3.500.000 habitants (90 % de la population vit en zones urbaines dont 40 % à Montevideo).
Superficie : 176.220 km2
Capitale : Montevideo
Monnaie : Peso Uruguayen ($)
Langue : Espagnol
Climat : Tempéré subtropical humide, avec des précipitations réparties tout au long de l’année.
Géographie : L’Uruguay est légèrement ondulé, son hauteur moyenne est de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il compte de nombreux cours d’eau.
Système politique : République (système présidentiel).
Président : José « Pepe » Mujica (ex militant et dirigeant du Mouvement de Libération Nationale -Tupamaros, MLN-T)
Principaux partis politiques: Frente Amplio (gauche), Partido Nacional et Partido Colorado (droite).
Principales organisations sociales : PIT-CNT (Syndicat Unique des Travailleurs), FEUU (Fédération d’Étudiants Universitaires, FUCVAM (Fédération Uruguayenne des Coopératives de Logement par Entraide).
Économie : L’Uruguay est un pays agro-exportateur. Les ressources minérales et énergétiques sont faibles.
Il faut souligner l’importance du secteur des services (financiers, logistiques, transports et communications). L’exploitation forestière s’est beaucoup développé au cours des dernières années.
Le tourisme est une autre des principales sources de revenus économiques du pays.
Sources : (extraits)

2 commentaires:

  1. Merci Richard pour la traduction de l’article et références!

    Prochainement il y aura plus d'articles et entretiens sur ce sujet, aussi des entretiens aux acteurs du procés de fabrication de l'habitat social à l'Uruguay. Ils seront également publiés en espagnol sur www.laciudadviva.org.

    Fiore+Eva

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    1. Il ne s'agit pas de la traduction de votre article qui est construit différemment et que j'ai découvert en terminant le mien. Je me suis appuyé essentiellement sur les travaux d'Audrey Golluccio et de Raúl Zibechi, ainsi que des infos glanées sur le site de la FUCVAM, comme indiqué dans les sources. Je n'ai fait que reprendre le titre qui me semblait parfait et que j'ai traduit en français. Par contre, j''ai publié votre article en castillan sur ce site.
      Ceci étant dit, je suis intéressé par vos prochains articles et entretiens car je souhaite poursuivre la réflexion et l'analyse sur ce mouvement très intéressant. Cordialement,Richard

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